À l'origine, récit d'un émerveillement

Automne 2002, envie d’ailleurs, ma femme et moi quittons Montréal et l’air du temps pour un minuscule village des Pyrénées-Orientales françaises. Une trentaine de maisons posées sur un point ventru de la Terre. Coin de collines rauques et sauvages en contrebas d’un versant de chênes verts, où les jours humains — à l’écart des centres de gravité de l’espèce, des villes en transe — s’écoulent encore aujourd’hui avec nonchalance, dans une sorte d’autisme bienheureux.

Nous vivons sur nos économies, sans voiture, frugalement. Profitons du soleil, cueillons des figues, croquons des amandes, buvons du maury. Nous découvrons ce coin du monde avec le même étonnement que notre garçon de six ans. Ma femme porte notre deuxième enfant. Une fille. Chaque jour la nature nous appelle. Souvent, je me promène, seul, à travers la garrigue et les bois. J'aime ces heures sans paroles, plongé dans le silence de l'esprit, à écouter la voix du vent et des animaux. Le soir, j’écris. M’oubliant un peu plus chaque jour, je respire le monde dans l’insouciance la plus délectable qui soit.

Une nuit de printemps, je me réveille. Dehors, la lueur du dernier croissant de lune n’abîme pas l’épaisseur de la nuit. La tête encore à demi ivre de songes, me prend l’envie soudaine d’aller marcher dans la nuit. Rapidement, je m’éloigne du village, allongeant ma foulée pour suivre un sentier dans les collines. Je connais bien ce chemin menant au faîte du massif rocheux dominant les alentours; plusieurs fois, de jour, j’ai suivi ses méandres décousus à travers la forêt.

En pénétrant les bois, la pâleur lunaire qui perce du feuillage permet tout juste de distinguer mes mains. Alors, un sentiment étrange et fou m’envahit, sorte de volonté de me perdre mêlé à l’urgence d’un rendez-vous. Sans réfléchir, je quitte le chemin connu pour m’enfoncer dans les entrailles de la forêt. Dans l’obscurité, je marche à une vitesse alors inconcevable à ma raison. Mes pieds m’emportent, déjouant le noir, évitant le hasard des souches, les griffes des buissons, le coupant des pierres, enfilant les trouées rocheuses, enjambant les racines perfides. Il me semble qu’une force invisible s’est emparée de mes pas, guide mon ascension improbable jusqu’au sommet de granit.

Arrivé au sommet, à bout de souffle, je m’écroule. Sur le dos, j’écoute le tambour de mon cœur. Dans le ciel les étoiles palpitent. Remis sur pieds, je reste immobile, face au levant. J’assiste aux premiers tremblements du jour, à l’instant où l’obscurité se nuance d’un bleu à peine sensible. Alors s’élève de nulle part, de partout, un murmure surréel, un chant silencieux, préhistorique à toute sonorité. Une onde qui fait vibrer tout le réel et m’enveloppe et me traverse, avant de disparaître dans les lueurs de l’aube.

À l’errance alors, je livre ma conscience, considère la pagaille réjouie des oiseaux s’ébrouant dans l’aube, l’immanente beauté des Aspres... Le monde est habité d’une telle harmonie, d’une telle densité, que je sens s’évanouir en moi toutes mes angoisses, mes appétences, mes chimères, et, toutes mes certitudes... Mon esprit se purge de sa pensée. Je désapprends qui je suis...

Alors, un extraordinaire sentiment de tranquillité envahi mon être... Je touche au fondement oublié des choses de la vie. En un instant, je comprends tout ce que les mots ne peuvent exprimer. Pour la première fois, je vois : je suis au cœur d’un miracle, relié à lui, et je sais alors, que pour le reste de ma vie, rien ne pourra miner cette évidence, si claire à cet endroit.

Dans l’aube, sur le sommet d’une colline, j’ai connu l’émerveillement. Je suis né là-bas. Mon corps, mes yeux, mon esprit alors se sont ouverts. Ils n’allaient plus se refermer...