Je cherche l’instant total, non pas un moment parfait vécu à l’intérieur de la vie, mais un instant d’une intensité telle qu’il engendre la vie... Cet instant hors du temps, je l’appelle le sublime.
— THIERRY FORBOIS
 
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Dans le Japon du seizième siècle, Sen no Rikyu codifia la cérémonie du thé, établissant l’essence d’une Voie du thé encore suivie de nos jours. J’aime à penser que dans mille ans, quelque part sur la Terre, quelques âmes excentriques se réuniront autour d’une bouteille de vin, et, s’abandonnant à la beauté, la grâce et le ravissement des sens, s’émerveilleront encore, retrouvant le lien qui les unit à l’Univers, à la Source du vivant et au Mystère des choses. Alors, ils connaîtront une joie sans mots, alors ils seront des enfants, alors ils seront des dieux. C’est la Voie du vin.
— THIERRY FORBOIS, MANUSCRIT DE LA VOIE DU VIN, EXTRAIT

Il y a quinze ans, Thierry Forbois vécu une expérience mystique* qu'il n’hésite pas à qualifier de seconde naissance. Depuis, il n'aura cessé de méditer sur le décalage entre l'aliénation de la vie moderne et l’expérience spirituelle, de chercher les moyens d’aiguiser la sensibilité de l'être, de l'affranchir de l’expérience superficielle et fragmentée du monde.

En 2010, l’idée de renouveler la façon usuelle de déguster un vin commence à germer en son esprit. Selon lui, la dégustation du vin, par trop d’interventions de l’intellect, et reposant sur l’analytique trop immédiat des sensations qu’elle procure, dont notamment l’expression par le langage des sensations perçues, nous coupe d’une part essentielle de l’expérience de boire du vin. Cette intrusion de la pensée dans le moment de la dégustation nous priverait de ce que le vin a le plus à nous offrir.

Il considère que la conscience ne peut simultanément faire l’expérience directe de ce-qui-est et analyser cette même expérience. Dès lors que l’intellect intervient pour concevoir ou verbaliser l'expérience directe de ce-qui-est, il en perd le ‘contact’, tout comme les sensations et sentiments qui l’accompagnent. Il appelle cette hypothèse : principe océanique d'inconcevabilité** faisant référence à cette sensation de ne faire qu’un avec l’univers, ce sentiment intense de communion qu’il est possible d’éprouver devant un spectacle de la nature, une œuvre d’art, un vol de libellule, un simple brin d’herbe ou, dans un verre de vin…, et qui disparaît à l’instant même où le miroir de la pensée essai de se l’expliquer.

Durant les années qui suivirent, il se consacra à rechercher les conditions spécifiques, susceptibles de favoriser la survenue d'un émerveillement, et, au moment de boire un vin, l'éveil d'un sentiment océanique (certains disent céleste, ou cosmique...). En 2016, il concrétisera cette vision d'une expérience-vin hors du temps, où il est possible de vivre une ‘dépossession’ de soi, ouvrant l’être au tout-autre. Mariage de ses passions pour le vin, l'art, la musique, et la philosophie, Thierry Forbois a élaboré un art vivant, un art nouveau, autour de la dégustation d’un vin: un rituel extraordinaire comme un chemin vers soi, l’émerveillement et le renouveau de l’être : La Voie du vin.

** N’existant pas dans la langue française, le mot inconcevabilité est défini par Thierry Forbois comme le caractère de ce qui est inconcevable..

 
 
 
 
 
 
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Le cantique du réel est un chant quantique. Il est de ce vide. Ce vide, au premier instant, imprima le Tout qui depuis se répand... À l’origine informe, le Tout se mit à la forme puis... devint formulable. Ainsi, tout ce qui pousse, gémit, s’ébat, s’émeut, s’interroge existait au vide primordial comme une disposition latente, un archétype du possible. Oasis stellaires, algues, fougères, éléphants, brahmanes, peintres, physiciens, tous nous sommes de ce continuum informe et lointain. En la diversité de nos apparences, quelque chose d’insécable se souvient.
— THIERRY FORBOIS, MANUSCRIT DE LA VOIE DU VIN, FRAGMENT
 

 
 

*À l'origine, récit d'un émerveillement

Automne 2002, envie d’ailleurs, ma femme et moi quittons Montréal et l’air du temps pour un minuscule village des Pyrénées-Orientales françaises. Une trentaine de maisons posées sur un point ventru de la Terre. Coin de collines rauques et sauvages en contrebas d’un versant de chênes verts, où les jours humains — à l’écart des centres de gravité de l’espèce, des villes en transe — s’écoulent encore aujourd’hui avec nonchalance, dans une sorte d’autisme bienheureux.

Nous vivons sur nos économies, sans voiture, frugalement. Profitons du soleil, cueillons des figues, croquons des amandes, buvons du maury. Nous découvrons ce coin du monde avec le même étonnement que notre garçon de six ans. Ma femme porte notre deuxième enfant. Une fille. Chaque jour la nature nous appelle. Souvent, je me promène, seul, à travers la garrigue et les bois. J'aime ces heures sans paroles, plongé dans le silence de l'esprit, à écouter la voix du vent et des animaux. Le soir, j’écris. M’oubliant un peu plus chaque jour, je respire le monde dans l’insouciance la plus délectable qui soit.

Une nuit de printemps, je me réveille. Dehors, la lueur du dernier croissant de lune n’abîme pas l’épaisseur de la nuit. La tête encore à demi ivre de songes, me prend l’envie soudaine d’aller marcher dans la nuit. Rapidement, je m’éloigne du village, allongeant ma foulée pour suivre un sentier dans les collines. Je connais bien ce chemin menant au faîte du massif rocheux dominant les alentours; plusieurs fois, de jour, j’ai suivi ses méandres décousus à travers la forêt.

En pénétrant les bois, la pâleur lunaire qui perce du feuillage permet tout juste de distinguer mes mains. Alors, un sentiment étrange et fou m’envahit, sorte de volonté de me perdre mêlé à l’urgence d’un rendez-vous. Sans réfléchir, je quitte le chemin connu pour m’enfoncer dans les entrailles de la forêt. Dans l’obscurité, je marche à une vitesse alors inconcevable à ma raison. Mes pieds m’emportent, déjouant le noir, évitant le hasard des souches, les griffes des buissons, le coupant des pierres, enfilant les trouées rocheuses, enjambant les racines perfides. Il me semble qu’une force invisible s’est emparée de mes pas, guide mon ascension improbable jusqu’au sommet de granit.

Arrivé au sommet, à bout de souffle, je m’écroule. Sur le dos, j’écoute le tambour de mon cœur. Dans le ciel les étoiles palpitent. Remis sur pieds, je reste immobile, face au levant. J’assiste aux premiers tremblements du jour, à l’instant où l’obscurité se nuance d’un bleu à peine sensible. Alors s’élève de nulle part, de partout, un murmure surréel, un chant silencieux, préhistorique à toute sonorité. Une onde qui fait vibrer tout le réel et m’enveloppe et me traverse, avant de disparaître dans les lueurs de l’aube.

À l’errance alors, je livre ma conscience, considère la pagaille réjouie des oiseaux s’ébrouant dans l’aube, l’immanente beauté des Aspres... Le monde est habité d’une telle harmonie, d’une telle densité, que je sens s’évanouir en moi toutes mes angoisses, mes appétences, mes chimères, et, toutes mes certitudes... Mon esprit se purge de sa pensée. Je désapprends qui je suis...

Alors, un extraordinaire sentiment de tranquillité envahi mon être... Je touche au fondement oublié des choses de la vie. En un instant, je comprends tout ce que les mots ne peuvent exprimer. Pour la première fois, je vois : je suis au cœur d’un miracle, relié à lui, et je sais alors, que pour le reste de ma vie, rien ne pourra miner cette évidence, si claire à cet endroit.

Dans l’aube, sur le sommet d’une colline, j’ai connu l’émerveillement. Je suis né là-bas. Mon corps, mes yeux, mon esprit alors se sont ouverts. Ils n’allaient plus se refermer...